De l’art brut en balades

À l’Ouest – Les pierres taillées de Bretagne

On ignore pour l’abbé Fourre fut mis à la retraite anticipée: opinions politiques, hémiplégie le laissant sourd et muet, les deux ? En tout cas, il s’installe à Rothéneuf, petite commune devenue quartier de Saint-Malo, et s’adonne, jusqu’en 1907, à sa passion : donner vie aux rochers. En une quinzaine d’années, il réalise 300 sculptures dans le granit : saints et ducs bretons, chimères, géants, lézards et monstres marins. Tout commence par la pointe du Christ, balayée par le vent, où apparaît, entre les pierres, un gisant, chevalier des Croisades. C’est la première sculpture et le début d’une folie créatrice qui atteint son apogée sur la falaise de la Haie. Ces 200 sculptures, peintes à l’origine, s’érodent sous les claques de la météo et de l’océan tandis qu’une association continue, au fil des visites, à en faire revivre toute la poésie. Avant de traverser la Bretagne, les passionnés pourront faire un crochet au sud-est de Rennes pour découvrir une maison sculptée.

Le peintre et sculpteur Jacques Lucas, qui y travaille depuis 1968, l’habite et ouvre son jardin aux plus motivés. L’abbé Fourré fait partie des inspirateurs des bassins et des structures en arcades et frises géométriques, peuplées de soleils, de poissons et d’oiseaux… Le Morbihan n’est pas en reste. À Lizio, Robert Coudray est un « poète ferrailleur », doublé d’un tailleur de pierre, d’un cinéaste et d’un fervent écolo. Automates, fontaines musicales, tours de guingois et arbres à hélice marient technique, drôlerie et sensibilité, se mouvant grâce aux forces de la nature. À Locqueltas, l’humour est présent dès l’entrée : « Ici on entend gazouiller les éléphants ». Mais c’est le bois et la pierre qu’Alexis Le Breton a façonné.
Au sein d’un arboretum de 5 hectares, 200 sculptures dont rimer pensées, animaux, monuments et thèmes bibliques.

Au sud de Paris – Sous le ciel du Cœur de France

Le propre de l’art, qu’il soit brut, naïf ou classique, c’est de susciter des émotions. La cathédrale de Jean Linard tient toutes ses promesses. Graveur de formation, ce touche-à-tout s’illustra plutôt dans la poterie, la céramique et la sculpture. Logique, puisqu’il s’établit en 1961 dans une carrière de silex, près du village du potier de La Borne. Rapidement, la maison de style berrichon ornée de personnages et de tuiles de couleur ne lui suffit plus. Il lui faut une chapelle, qui devient une église, puis la « plus haute cathédrale du monde », avec le ciel pour toit. Le résultat de vingt-six années de labeur, c’est un entrelacs de triangles et de piliers recouverts d’émaux de Briare colorés. Tout autour s’étendent une fontaine en mosaïque, des totems, des hommages à Gandhi, Mandela ou sœur Emmanuelle… et une rosace de bouteilles de sancerre surmontée du « Quelle connerie la guerre » de Prévert.

De là, il n’y a que 100 kilomètres pour arriver dans l’Yonne. Une demi-heure de route sépare les deux musées insolites: la Fabuloserie de Dicy et le musée rural des Arts populaires à Laduz. D’un côté, une maison remplie de centaines de créations d’autodidactes, doublée d’un jardin où tourne le manège de Petit Pierre. De l’autre, des milliers d’outils, de jouets, et d’objets du XVIIIe siècle au XXe siècle exposés par métier et par thème. Et pour gagner en démesure, 80 kilomètres suffisent pour atteindre la région parisienne et Milly-la-Forêt. En pleine forêt, aidé par Niki de Saint-Phalle, sa femme Jean Tinguely édifia Le Cyclop, une tête de 22,50 mètres de hauteur. On y déambule dans un labyrinthe d’œuvres d’art, de miroirs brisés et de touages grinçants.

Au Sud-Est – Talents rhodaniens

Passer d’un mur peint à l’autre permet d’arpenter Lyon et ses environs de façon ludique. On y recense 150, de la fresque des Lyonnais au bel ensemble dédié au peintre mexicain Diego Rivera. L’immense mur des Canuts, sur la colline de la Croix-Rousse, n’est qu’à quelques minutes d’un petit jardin public aussi méconnu qu’extraordinaire. Tout juste rénové, le jardin de Rosa-Mir est cerné de murs et d’élégantes structures couverts de pierres et de coquillages. Durant ses vingt-cinq dernières années, Jules Senis, un maçon carreleur espagnol, rétabli d’un cancer de la gorge, a ainsi voulu rendre hommage à sa mère et à la Vierge.

Parmi les vasques fleuries et les colonnes de cette cour d’immeuble, on songe aux architectures du catalan Gaudi et, bien sûr, à Ferdinand Cheval, dont le Palais idéal n’est qu’à 70 kilomètres . Tout a été dit, écrit et montré de cette réalisation dont se réclament les tenants de l’art brut ou naïf. Il a suffi qu’un modeste facteur bute contre une pierre, un jour d’avril 1879, pour que naisse cette construction fabuleuse, fruit de 10 000 journées de travail, où se mêlent les cultures du monde entier.

Au Nord-Ouest – Normandie polychrome

La méthode est simple : une armature de grillage bourrée de papier puis recouverte de ciment et peinte de couleurs vives. Menacées depuis la mort de leur créateur en 1988, la quarantaine de statues du Jardin humoristique de Fernand Chatelain ont fini par être restaurées. Mi-zoo, mi-arche de Noé, le lieu, entre Le Mans et Alençon, déploie tout un bestiaire surréaliste: diable fourchu, monstre siamois, escargot souriant, Pégase à tête de chien ou centaures surmontés d’anges. Moins drôle mais tout aussi originale et restaurée, l’église vivante et parlante de Ménil-Gondouin se trouve à 65 kilomètres, côté Orne. L’abbé Paysant, contemporain de l’abbé Fouré, y a transformé son église en instrument de propagande, couvrant la façade et l’intérieur d’inscriptions et de citations aussi pieuses que colorées.

Au Centre – Chez les maçons creusois

La Creuse est fameuse pour ses lignées de maçons-paysans se déplaçant naguère à travers la France au gré des chantiers. François Michaud en est issu, mais choisit de rester chez lui, à Masgot, et s’oriente vers la taille de la pierre. Devançant de trente ans l’abbé Fouré et le facteur Cheval, il couvre son village de personnages de granit autour de 1850. Ses statues naïves naviguent entre fantastique et politique : d’une sirène sans bras à un serpent enroulé, de Marianne à Napoléon, en passant par Jules Grévy ou la fleur de lys. De quoi donner l’envie de se saisir d’un ciseau, d’autant que des initiations sont proposées chaque été.